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End of times

Chroniques de free party

Ce projet photographique va être exposé à partir du 24 mars à la SMAC de Rouen, au 106, en collaboration avec Olivier Dureau, qui est directeur de création.

LIVIA SAAVEDRA

« C’est lors de l’intervention très brutale de la Gendarmerie à la free party de Redon, en Bretagne, en juin 2021, que je me suis décidée à réunir les images de ce qui fût mon premier projet photographique. Ces archives qui avaient peu de valeur il y a 25 ans, étaient devenues très précieuses à mes yeux. Il s’en est suivi un long processus qui donna lieu à un livre, paru en 2025, End of times, Chroniques de free party. Ces photos prises entre 1998 et 2001 sont le journal de ma trajectoire d’étudiante, captant les à côtés des free party, les corps et les esprits au repos, hors du dancefloor dans ces lieux familiers que sont les entrepôts abandonnés, ou ces champs accolés aux villages. Elles racontent un mouvement culturel souvent réduit à la caricature, évoqué par les médias sous un angle uniquement sécuritaire. Or les free party pourraient être analysées comme une forme moderne de rites de passages. Elles se sont avérées essentielles pour une partie minoritaire de la jeunesse, plus rugueuse, plus rude, plus sulfureuse, plus dérangeante. S’y perdre pour mieux se retrouver, dans une société en perte de sens — et parfois, au sens propre, à travers l’usage de psychotropes. La jeunesse présentée ici n’est pas ouvertement révoltée, elle est dans un état particulièrement assumé de désadaptation fonctionnelle. 

Selon Lionel Pourtau, sociologue des marges et des free party, qui écrivit la préface de mon livre : « La réalité de la jeunesse varie avec le temps et l’espace. Dans les classes populaires d’avant les années 60 il n’y avait pas à proprement parler de jeunesse. On basculait de l’enfance à l’âge adulte sans temps mort. Mais avec la généralisation de l’accès aux études, une partie de plus en plus grande de la population quitte le foyer familial sans entrer directement dans le monde du travail et des responsabilités qui vont avec, comme la construction de familles par exemple. On voit apparaître une tranche d’âge où l’on est à la fois adulte sans être intégré dans la société adulte. C’est dans cet espace hors institutionnalisation que peut se construire un rapport critique envers l’ordre dominant. L’histoire romaine, à l’époque de la République aristocratique, dut régulièrement affronter ce que l’on appela des secessio plebis. Le peuple, mécontent de l’ordre social qu’il subissait désertait la ville, se retirait sur une colline appelée Aventin, loin des lois des consuls et du Sénat. Cette conduite de secessio plebis est centrale chez nos teuffeurs, mais une secessio plebis intermittente, temporaire. Il s’agit de reprendre son souffle, sa liberté, pendant quelques heures, pendant quelques jours, pendant quelques années pour les plus impliqués. Evidemment, il y aura un retour à l’ordre social classique, après la nuit, après le week-end, après la vie communautaire. »

Ces photographies évoquent la scission avec la société, vécue par ces jeunes et par moi, le voyage qui était partie intégrante de ce milieu et une fascination, un émerveillement pour les lieux où se déroulaient ces fêtes libres.

Biographie
Je vis à Paris où je suis née en 1978, de parents réfugiés politique argentins. Ma vocation photographique se révèle lorsque je me mets à documenter les raves illégales de la fin des années 1990. En 2000, j’intègre l’école de l’image des Gobelins et complète mon diplôme par la formation de photojournalisme à l’EMI-CFD en 2002. Après un stage à Nova Magazine, je commence à réaliser des portraits pour la presse et pour des agences de communication. À partir de 2011, je suis la photographe pour l’ONG WAHA International et engage une dimension humanitaire dans ma pratique de la photo. À partir de l’année 2017, je donne à mon travail un angle journalistique. Je travaille aussi bien en France qu’à l’étranger gardant toujours à coeur la question de la place ,des femmes et interrogeant les conséquences sociales et économiques des crises. En 2020, mon travail est distingué par le prix IWPA pour la série « Ebola par temps de guerre » exposée la même année au festival Les femmes s’exposent, à Houlgate. En 2022, mon reportage Les gardiennes des communautés » a reçu le grand prix Fuji-Les femmes s’exposent 2022. Je collabore régulièrement avec Libération, Les Echos, La Croix Hebdo, l’Humanité, M, le magazine du Monde…